"Randonnée aérienne en pays Cathare"


Récit d'un grand vol en paramoteur (220km)

 



"L'extrémité occidentale de la Montagne Noire est dessinée comme un belvédère arrondi et discret dominant la riche plaine du Lauragais (Castres, Revel, Castelnaudary). Au-delà, vers le Sud, les cultures s'arrêtent rapidement sur les premières collines pelées du Razès, maigres pâturages moutonniers aux herbes folles et jaunâtres. Plus loin le paysage plus varié vallonne jusqu'à la ligne sombre des contreforts soutenant l'impressionnante silhouette dentelée des hauts sommets pyrénéens, à moins de 100km.

 

Cap au Sud, l'extrémité orientale de la chaîne Pyrénéenne (Légende: cliquez sur la photo)

 

L'objectif de ce vol en parapente motorisé était de faire en "pays cathare" une grande boucle de plus de 200km d'un seul trait, en survolant quelques-uns des nombreux sites remarquables de cette belle région, jusqu'au pied même des Pyrénées. Il fallait partir très tôt un jour sans vent, avec beaucoup de carburant: je décollai donc du flanc Sud de la Montagne Noire vers 7 heures en emportant 30 litres, dont seulement 18 furent nécessaires à cette tranquille promenade de 5 heures, réalisée à la moyenne de 40km/heure.

 

 

Quittant le sol à proximité du village de Labécède-Lauragais (500m d'altitude), la ville de Castelnaudary fut vite survolée... 

Labécède-Lauragais
 



 

Trois quart d'heure plus tard apparut la ville de Mirepoix, au bord de l'Hers. J'admirai au passage le tracé "au carré" de la place centrale et des rues médiévales: elle fut créée dans le style des bastides du XIIIème, en remplacement de l'ancien "castrum" (village fortifié) emporté avec tout le pays en l'an 1279 par l'éventration soudaine du barrage naturel du lac de Puivert, situé pourtant à près de 25km de distance: des milliers de morts... comme si la nature avait voulu écrire ainsi l'épilogue tragique d'un siècle marqué par la misère de la guerre sainte et de l'inquisition.




La vallée du Courtirou et de l'Hers  (Légende: cliquez sur la photo)

 

Vers 8h20 j'arrivai enfin à mon premier objectif: le château et le village de Montségur (1216m), lieu emblématique de la résistance à la terrible croisade que le royaume de France infligea dès 1209 aux Comtés de Toulouse, de Foix et de Carcassonne, sur l'ordre du pape Innocent III.

 

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Montségur

 

Moment d'émotion en arrivant droit sur les falaises frappées par la lumière du matin, et surplombées par de si vieilles murailles...

Je cherchai une seconde bêtement les traces noires du bûcher où périrent les 225 cathares qui avaient refusé d' abjurer leur foi, ce triste soir du mois de mars 1244.

 

 

Après quelques photos je tournai le dos à Montségur pour mettre cap à l'Est, guidé au loin par l'imposante silhouette du pech de Bugarach (1230m), premier sommet annonçant le massif des Corbières.

Bien que me dirigeant exclusivement à la carte 1/250 000 j'allumai mon gps un instant (les piles étaient faibles) de façon à vérifier la stabilité de ma vitesse/sol et par conséquent l'absence de vent. Sur l'aile droite de ma Platinium je laissais en arrière les monts d'Olmes, tout proches, et leur station de ski.

Coté plaine, à ma gauche et à quelques kilomètres, je ne pouvais apercevoir du château de Puivert que le petit étang, bien modeste par rapport à son ancêtre médiéval qui couvrait tout le secteur et isolait parfaitement le château. Sous mes pieds, alors que je croisais à 1200m d'altitude, défilaient doucement les crêtes boisées d'un paysage creusé par les profondes et peu engageantes vallées de la Frau, de l'Aude et du Rebenty: l'idéal pour le rafting, mais pas pour se poser en catastrophe...

 

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Puis vint à ma droite, à portée d'aile, légèrement bleuté dans ce contre-jour matinal, le rassurant plateau cultivé du pays de Sault (900m d'altitude), pays isolé, pays oublié au milieu d'un environnement sauvage, enchâssé entre les reliefs en une espèce de Cerdagne miniature.

De temps à autres ma radio en écoute sur la fréquence des balises météo FFVL me signalait des brises faibles et variées sur les différents sites de parapente de la région, ce qui éveillait bien des souvenirs...

 

En passant bas sur une crête boisée le paysage se déroba soudain et je découvris avec une pointe de vertige la petite ville de Quillan nichée 500m plus bas au fond de la vallée de l'Aude, à la sortie des gorges de la Pierre-Lys.

Plus loin au Nord je distinguai  le village de Rennes-le-Chateau perché sur sa colline, connu du monde entier pour son fameux et hypothétique  trésor de l'Abbé Saunière (1852-1917), que l'on recherchait encore récemment avec les moyens les plus sophistiqués.

Ville de Quillan

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Vers 9h30,  j’arrivai enfin au pic (en occitan "pech") de Bugarach (1230m) et (mon Tiger 160 au ralenti) tentai quelques passages sur ses faces Est dans des thermiques nerveux qui contrastaient fort avec le calme que j'avais eu jusqu'alors... Peu soucieux de secouer ma vessie dans des cabrioles de parapentiste (elle devenait douloureuse au fil des heures...) je mis à regret le cap plein Nord pour rejoindre la silhouette sombre, lisse et lointaine de la Montagne Noire.

Pech de Bugarach, face Nord

 

Mais un délestage rapide devenant nécessaire et impérieux malgré la diète sèche que je tenais depuis 6h du matin, j’attrapai la petite bouteille d'eau minérale que j'avais pris le soin d'emporter, la bus entièrement, puis entrepris d'y pisser avec tout le soin nécessaire. Après quoi je la vidai consciencieusement sur la forêt domaniale du Rialesse, qui en avait bien besoin car la sécheresse y régnait depuis plusieurs mois. Toute cette opération m'ayant fait perdre plus de 400m d'altitude et près d'un litre de poids volant, je remis les gaz avec entrain en direction du Nord, que j'avais un peu perdu dans la manoeuvre.

Alors que je passais à une quinzaine de km à l'Est de Limoux en prenant de la hauteur, des paysages quasi-déserts défilèrent sur plus de 25km: les collines boisées, chênes en vrac et épicéas bien rangés, du massif du Pech Oure (638m), qui se termine dans sa partie Nord par un no-man's-land sec, pelé, désertique, occupé par le champ de manoeuvres militaire de Villemaury.

 

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A ma droite j'eu le plaisir d'apercevoir la montagne d'Alaric (507m), que j'avais survolée en parapente non motorisé dix ans auparavant lors d'un cross de 75km au départ du petit site de Dourgne (Montagne Noire) et à destination des Corbières.

 

Champ de manoeuvre de Villemaury / Plaine de Carcassonne / Montagne Noire 

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Déjà la plaine de Carcassonne se présentait, couverte de vignes, et j'apercevais la ville à moins de 5km sur ma gauche. La fameuse cité médiévale m'apparut bien petite en regard des larges étendues occupées par la ville moderne et la lèpre des lotissements. 

Vers 10h20 je franchis perpendiculairement à la fois l'Autoroute des Deux Mers (A61), la route nationale N113 et ses magnifiques - mais redoutables - platanes, le chemin de fer reliant Toulouse à Narbonne, l'Aude et le multiséculaire Canal du Midi, voies de communication Est-Ouest ayant toutes eu leur heure de gloire et réunies ici sur moins de 2 km de large.

 

Carcassonne  (Légende: cliquez sur la photo)

Avec une hauteur suffisante pour passer au-dessus de la zone de contrôle de l'aéroport (de plus en plus fréquenté depuis que les britanniques se piquent de venir vivre au soleil) je me jetai, serrant les fesses et écarquillant les yeux, vers les flancs sud de la Montagne Noire. Une fois l'axe de la piste largement dépassé et toute la plaine viticole du Carcassès avalée je me relâchai un peu et me remis à profiter du paysage...

 

Les premiers reliefs approchaient, avec à ma gauche le rude pays du Cabardès. Les quatre "châteaux" de Lastours (Cabaret, Fleur d'Espine, Quertinieux, Tour Régine) apparurent loin à ma gauche, si bas, si minuscules, insignifiants... Très proches les uns des autres ce sont en fait de simples tours, dont les trois premières sont antérieures à la croisade, alors que la dernière a été bâtie cinquante ou cent ans plus tard par Blanche de Castille, mère du roi Saint-Louis. Je renonçai à les rejoindre: la lumière, vers 10h30, n'était plus ce qu'elle était au matin, et écrasait toute chose... A quelques centaines de mètres à l'Est des châteaux la mine de Salsignes (fer, argent, plomb, or, soufre, arsenic, désaffectée en 2004), dont la dépollution et la réhabilitation tardent encore, faisait une tache claire dans le paysage. Rançon contemporaine à payer car le secteur est truffé de galeries anciennes, exploitées pour certaines depuis l'âge du Bronze, ce qui à certaines époques a largement participé à sa relative prospérité.

 

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Adieu Lastours donc, restons haut et sus au Pic de Nore (1211m), fier sommet de la Montagne Noire!

Reconnaissons qu'en fait cette montagne n'est pas vraiment "noire" (plutôt vert foncé à cause des épicéas), avec ses rondeurs bonhommes ce n'est pas non plus vraiment une "montagne", et le Pic de Nore n'a rien d'un pic: c'est plutôt une bosse plus haute que les autres et qui s'en distingue à peine. Par chance elle est ornée - si l'on peut dire - d'un énorme pylône rayé de rouge et de blanc et fourbi d'antennes de toutes sortes, ce qui la rend immanquable à des lieues à la ronde.

Surprise: quelques centaines de mètres avant le sommet trônait désormais une douzaine de ces énormes éoliennes blanches qu'on commence à voir partout, et tout particulièrement sur les sites remarquables qui auraient mérité d'être préservés. Autrefois si demandées elles sont aujourd'hui fort décriées, et parfois par les mêmes personnes: il y a de quoi, mais il aurait fallu y penser avant... A vent? Pas de vent ce jour-là, mais une légère brise de pente et quelques thermiques nerveux suffisaient toutefois à me secouer et à faire mollement tourner leurs bras immenses, pompant inlassablement et majestueusement l'argent public.

 

Antennes du Pic de Nore

J'arrivais enfin sur le Pic de Nore: après avoir salué par quelques battements d'aile prononcés les promeneurs venus admirer le site je filai plein ouest, sentant l'écurie à plein nez.

 

Vu l'heure je décidai de m'offrir un petit biscuit, alors que je longeais par précaution la bordure nord de la montagne noire: en effet la zone d'altitude (autour des 800m/mer) est couverte de forêts d'épicéas, de chênes et de hêtres qui rendent en cas de panne le posé délicat et la récupération difficile, perdu au milieu d'un entrelacs indécis de chemin vicinaux et de pistes d'exploitation forestière. Mieux vaudrait alors se laisser planer vers la plaine de Mazamet ou, plus loin, de Castres...

 

Flanc Nord de la Montagne Noire  (Légende: cliquez sur la photo)

 

La matinée tirait à sa fin: vers 11h40 j'arrivai sur le site de parapente de la carrière de Saint Stapin, au-dessus de Dourgne, petit village charmant accolé à la montagne. Reconstruit en 1301, il avait été rasé près de cent ans auparavant au passage du calamiteux seigneur de guerre Simon de Montfort (1165-1218), originaire d'Ile de France et chef des croisés... 


J'y fus accueilli par une petite salve de thermiques nerveux, ce qui n'était pas étonnant à cette heure.

 

                      

      Sorèze (photo archives de 2003)

Plus de "mémoire flash" pour la dernière partie du voyage, donc pas de photo sur le village de Sorèze et l'oppidum de Berniquaut, si riches en histoire.


Ici les moines Bénédictins défrichèrent et assainirent la plaine au pied des reliefs, ce qui permis paraît-il la création du village après l'abandon de l'oppidum qui le surplombe encore (autre petit site de parapente!).


A propos de confrérie, inutile par contre de citer ici les Dominicains, de sinistre mémoire dans la région puisque leur ordre (fondé à Toulouse en 1215) se chargea de la répression inquisitoriale qui suivit les guerres saintes jusqu'au début du XIVème siècle.

Cette inquisition devait d'ailleurs se prolonger jusqu'à la fin du XVIème! Il est vrai qu'à cette période plus récente, faute de cathares, on se contentait de brûler quelques sorcières et sorciers (plus de 400 brûlés en l'an 1577, tout de même...).

 

A portée d'aile, voici encore une petite ville blottie contre les reliefs: Revel, ancienne bastide fondée en 1342, avec toutes ses ruelles à angle droit et au centre sa magnifique halle carrée du XIVème qui s'anime d'un marché très méridional le samedi matin.

Halle de Revel

A visiter, mais alors que - il y a seulement 40 ans - je me souviens qu'on n'y rencontrait que des paysans le béret sur la tête, des paysannes de noir vêtus, parlant l'occitan dans l'odeur de bouse, de crottin, de fiente de volailles, présentant des légumes crottés de terre, des camionnette pourries chargées de bestiaux, des lapins et des pigeons dans des cages de bois faites à la main, des poulets gisant au sol liés en grappes par les pattes, des pintades aux ailes rognées aux ciseaux tassées les unes sur les autres... vous y trouverez au contraire de nos jours des odeurs d'encens, de miel, de saucisses, de fromages propres, des légumes aux couleurs impeccables et sans aucun défaut, des étalages en vrac de bonbons colorés, des bateleurs bridés venus des Andes lointaines, des troubadours au lyrisme courtois en habit d'époque, des Anglais, quelques Noirs (que font-ils là millediou?), des 4x4 rutilants, des élégantes, des messieurs parfumés... Mis à part quelques tourterelles, les seuls animaux vivants que vous pourrez acheter - et pour pas cher!- ce sont.... d' inoffensifs et inutiles chatons: miséricorde, le temps passe... Quand je décris tout cela aux enfants ils en déduisent que j'ai connu le Moyen-Âge!

 

Revel et le bassin de Saint Ferréol

(Légende: cliquez sur la photo)

 

Bassin de Saint Ferréol

Le bassin de St Ferréol, deux kilomètres plus loin et deux cent mètres plus haut, domine la ville depuis sa mise en eau en 1672, sous le règne de Louis XIV.

Cette pièce maîtresse du réseau d'alimentation du Canal du Midi fait 500m de large et 1000m de long environ: je passai donc bien au-dessus de ses eaux et basculai vers le versant Sud de la montagne noire, filant à bonne vitesse car un petit vent de Nord venait de se lever.

 

Au milieu des bois une petite fermette m'attendait et je dessinai au-dessus quelques ronds en l'air pour avertir mon monde. Mes parents malgré leurs soixante quinze ans galopaient déjà l'appareil photo à la main, précédés de mon frère et ma soeur, alors que les enfants, blasés, préféraient manifestement rester à batifoler dans le bassin. Je me posai en douceur tout près d'eux, dans une aérologie un peu chaotique. Ensuite, après les embrassades et les prises de vue, comme les 12 litres de carburant qui me restaient encore pesaient lourd sur le dos, je m'assis à l'ombre du figuier..."

 

Fin de la randonnée aérienne

 

Fin de ma randonnée aérienne en pays "cathare". Mais les connaisseurs diront que ces châteaux soi-disant "cathares", ces ruines, ces murailles sur lesquelles on imagine les assauts des croisés "français", trompent le touriste: les "vrais châteaux cathares" ont pour la plupart disparu, et n'étaient le plus souvent que de modestes castrums (Vous préférez "castra"?) protégés par un donjon et quelques murs. Ce n'est qu'après leur destruction systématique que furent construits par le royaume de France, postérieurement à la croisade et souvent sur les mêmes sites, les fortifications dont on peut voir aujourd'hui les impressionnantes reliques: Montségur, Puivert, Puilaurens, Peyrepertuse, Quéribus, Aguilar... 


Leur principale raison d'être était de défendre le sud du royaume des prétentions du roi d'Aragon, qui avait paraît-il une fâcheuse tendance à déborder la barrière naturelle des Pyrénées... Une "ligne Maginot" archaïque et méridionale en quelque sorte... voilà qui me ramène donc en Lorraine, après ce court séjour au pays natal: ça sent la fin des vacances!

JF.Pouzadoux

 

Matériel utilisé :

Adventure Platinium 28, moteur M3 Tiger 160cm3 décollage à pieds avec 30 litres de carburant (grâce à deux réservoirs supplémentaires de 10 litres). Consommation du vol: à peine 18 litres, soit une moyenne sur 5 heures de vol de 3,6 litres/heure (poids pilote nu 66kg).


Conditions météo:

Décollage le 30 juillet 2006 à 7heures, vent nul, grand beau sans cumulus, peu de thermiques, pas ou peu de turbulences, une vraie ballade pépère de 220km! Posé à midi pour l'apéro...